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Consommation : vers une sobriété volontaire ?

Par VALÉRIE GUILLARD – Professeur des Universités, Directrice de Dauphine Recherches en Management (DRM), Université Paris-Dauphine PSL

Alternatives Economiques
Reprise de l’article paru sur le site web Alternatives Economiques – le 25/05/2020 : https://blogs.alternatives-economiques.fr/hop/2020/05/25/consommation-vers-une-sobriete-volontaire

Alors que le confinement nous a contraints à limiter notre consommation au strict nécessaire, cette contrainte se transformera-t-elle en une démarche de sobriété volontaire ?

La sobriété consiste à ajuster sa consommation à ses besoins, à ce que l’on est, à ce qui nous satisfait profondément. Elle conduit à consommer mieux et la plupart du temps moins. La sobriété peut se manifester dans différents domaines, que ce soit le numérique, les transports (mobilité douce) ou encore dans notre rapport aux objets. On parle alors de sobriété matérielle[1]. Concrètement, il s’agit de se questionner sur toutes les pratiques qui font perdre de la valeur d’usage (ou utilité) à un objet, perte qui peut être due à l’obsolescence, qu’elle soit programmée ou de style/psychologique. La première nous accule à un produit qui ralentit, tombe en panne après un certain nombre d’heures d’usage. La deuxième nous fait basculer dans la « fièvre acheteuse » en remplaçant un objet pourtant encore utilisable, le nouveau étant plus performant, beau, design voire… écologique[2]. En fait, être sobre dans sa relation aux objets consiste à préférer la durabilité à l’éphémère.

Pourquoi choisir la voie de la sobriété ? Parce que trop de déchets ; le réchauffement climatique ; les conséquences négatives de la consommation sur la biodiversité mais aussi le manque de sens à consommer toujours plus ; le « trop » de tout (objets, contacts, expériences, rendez-vous, activités, agitation, paroles, photos, mauvaises informations, etc).

Pour qui choisir la voie de la sobriété ? Pour nous, la sobriété peut venir enrichir d’autres aspects de la vie (professionnel, familial, religieux, etc.) par les réflexions qu’elle engendre notamment sur les valeurs. Le bien-être des générations actuelles et futures peut être un but à l’instar de celui de l’ensemble du monde vivant (plantes, animaux, insectes, etc.).

Comment s’engager dans la voie de la sobriété ? En commençant par se questionner sur sa façon de consommer, ce qui implique d’avoir le désir de la transformer.

Le désir traduit la prise de conscience d’un manque, d’une frustration. Quel serait celui/celle qui conduirait à la sobriété ? Être frustré de ne pas profiter pleinement des choses, de son chez-soi, des objets possédés alors que, au fond, on en aurait envie. Être frustré de jeter et/ou remplacer quelque chose alors qu’en y consacrant un peu de temps, nous aurions pu essayer de comprendre, d’agir autrement     … ce qui nous aurait de surcroît apporté une récompense, une satisfaction personnelle.

De plus, pour qu’un objet, une expérience, une façon d’être devienne désirable, il faut qu’il y ait rivalité[3]. Autrement dit, il faut que ce soit le désir d’autrui. Les marques l’ont bien compris : elles vendent des produits (cher, design, etc.) afin que la rivalité pousse les consommateurs à l’achat pour imiter ceux qu’ils envient. Pour cela, elles produisent des symboles, du sens pour nourrir l’imaginaire. Car pas de sens, pas de désir. Et pas de désir, pas d’effort.

En effet, après lui avoir trouvé du sens, revoir sa consommation nécessite des efforts, autrement dit de « mettre en œuvre toutes les capacités d’un être vivant pour vaincre une résistance ou surmonter une difficulté »[4]. L’effort devient une catégorie à l’aune de laquelle les obsolescences deviennent analysables puisqu’il est intimement lié au phénomène qui le conditionne, l’expression de la volonté. Le concept d’effort se trouve au confluent de la physiologie de l’action et de la philosophie de l’agir[5]. L’effort résulte de l’évaluation que fait la personne pour déterminer la quantité d’énergie à déployer pour atteindre un but et la satisfaction de son désir.

Quelles capacités (ou type d’énergie) faut-il mobiliser pour reconsidérer la valeur d’usage de ce que l’on possède et s’inscrire dans la durabilité des produits ?

Une capacité physique dans le sens où le corps peut souffrir pour dévisser la carcasse de ce grille-pain en panne. Capacité cognitive puisqu’il s’agit de mobiliser de l’énergie pour apprendre de nouvelles compétences… et comprendre comment fonctionne ledit grille-pain. Capacité émotionnelle : il s’agit ainsi de renoncer à la facilité, à celle de racheter un pinceau au lieu de laver le précédent maculé de peinture ; à celle de multiplier la possession d’objets qui remplissent des fonctions proches (par exemple avoir une tablette pour consulter les messages ou jouer ; une liseuse ; un téléphone pour regarder les réseaux sociaux et faire des photos, un ordinateur pour travailler, tous ayant des heures d’inutilisation et devenant malgré tout rapidement obsolètes). Une autre capacité à déployer pour inscrire nos pratiques dans une relation durable aux objets – donc résister aux obsolescences – est d’ordre social. Réparer, jardiner, faire par soi-même nécessite souvent de demander des conseils, de l’aide, de se fournir chez un voisin, etc. Oser demander quelque chose peut nécessiter, chez certains, de surmonter un sentiment de dette à l’égard d’autrui… et/ou de prendre le temps de discuter… il est souvent plus facile et rapide de se rendre dans un magasin pour « ne rien devoir à personne ».

Sommes-nous prêts à fournir ces efforts, à rassembler ces capacités ? Il semblerait que oui. Pendant le confinement, nous avons retrouvé une utilité aux objets en les rangeant, triant, utilisant pour cuisiner, peindre, réparer, dessiner, jouer, jardiner… Globalement, nous avons « sobérisé »[6] certains aspects de nos existences, « malgré nous », en cessant de consommer des choses superflues rapidement obsolètes puisque nous n’étions plus portés par le regard social et prenions conscience des risques qu’un achat futile peut avoir sur autrui (livreur, etc.). Nous avons souvent dû puiser une façon d’être qui ne dépend pas exclusivement du regard extérieur, celui qui envie les symboles socialement valorisés. Nous l’avons fait naturellement et certains ont même ressenti un profond sentiment de satisfaction. 

Finie l’overdose[7] ? Les bonnes résolutions doivent durer 20 jours pour être adoptées. Elles ont été effectives pendant deux mois de confinement. Le cheminement dans une démarche de sobriété sera-t-il pérenne ? Nous le saurons d’ici quelques semaines…      

Par Valérie Guillard, Professeur des Universités, Directrice de Dauphine Recherches en Management (DRM), Université Paris-Dauphine – PSL.

[1] Ben Kemoun N. et Guillard V. (2019), Qu’est-ce que la sobriété matérielle ? in Guillard V. (dir) Du gaspillage à la sobriété, Avoir moins et vivre mieux, Edition De boeck.

[2] Guillard, V., & Le Nagard, E. (2018). L’impact de l’obsolescence perçue des biens durables sur la décision de remplacement et la destinée de l’objet remplacé, https://hal-essec.archives-ouvertes.fr/hal-01718752/

[3] « L’homme désire toujours selon le désir de l’Autre », c’est le postulat du désir mimétique, René Girard,

[4] Dictionnaire CNRTL, CNRS

[5] Seignan, G. (2013). Psychologie de «l’effort volontaire»: les déclinaisons de l’énergie psychique entre le xixe et le xxe. Bulletin de psychologie, (5), 407-416.

[6] Sobériser, c’est transformer nos pratiques pour un monde plus durable, adapté de  http://www.soberiser.net; http://www.soberiser.net/index.php/2018/05/22/decouvrir-le-livre/

[7] https://blogs.alternatives-economiques.fr/hop/2019/05/12/consommation-de-l-overdose-a-la-sobriete

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