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Non, le confinement n’est pas la sobriété !

Article de Marie-Hélène Morvan, #Sobériser

Crédit photo : Désinfection des rues de Venise. Photo de Marco Sabadin, AFP

Stades éteints, TGV au hangar, tourisme tombé en plein cauchemar, spectacles vivants en mode virtuel, baisse massive de la production de pétrole, les usines à l’arrêt, une circulation automobile ridicule, des centaines d’avions emballés sur les tarmacs des grands hubs aériens, des métros vides… L’air pur des villes fait illusion, aidé par la météo exceptionnelle en ce début de printemps où, fortuitement, est tombé le confinement : floraisons éblouissantes, retour des insectes et de la faune avec notamment les oiseaux qui retrouvent ainsi leur rôle de réveille-matin. Dans les campagnes, on se retourne au vol d’un bourdon qui sonne dans le silence comme vrombissait il y a peu un moteur de Harley.

La preuve faite s’il en était besoin que moins d’activité humaine implique une pollution moindre et des plaisirs simples retrouvés.

La lutte contre la pandémie, c’est aussi la tentation de javelliser les rues des villes, les récoltes perdues faute de main d’œuvre ou faute d’adaptation des circuits de distribution, le surstockage et les pertes qui en résultent, la tentation d’un hygiénisme qui signerait le retour en force du suremballage et du jetable ; les journées entières passées devant les écrans et l’explosion de la consommation de streaming. Ce sont les tragédies économiques des inévitables laissés-pour-compte malgré le déclenchement d’aides sans précédent, la lenteur de la mise en place des chaînes de solidarité, l’inégalité des chances face à l’école à distance.

Conjoncturelle, la situation s’entend. Pérenne, elle appellerait aux barricades.

Cette situation singulière n’est pas tenable au-delà de quelques semaines, ni ne peut constituer le modèle d’une sortie de crise porteuse de progrès. L’arrêt des déplacements et la distanciation physique sont le fait d’une contrainte extrême, acceptés comme réponse à une situation d’urgence en présupposant son caractère temporaire. La pénurie et la croissance négative qui résultera du confinement n’a rien de la sobriété voulue, amenant une croissance de nature différente, construite dans un équilibre de l’usage des ressources. La sobriété carbone qui doit faire partie du modèle de reconstruction, évoquée comme telle par Emmanuel Macron dans son allocution du 13 avril, n’est pas la décroissance, mais un appel à innover pour trouver, pièce par pièce, les leviers d’une croissance durable.

Alors, cette expérience inédite, au-delà de sa raison d’être qu’il n’y a, ici, aucun lieu de discuter (tenter d’ajuster la demande de soin de cas graves à la capacité d’accueil hospitalière, faute de pouvoir adapter l’offre de soins au pic de demandes), cette expérience n’aura-t-elle servi à rien ?

Force est de constater que la réponse collective à la pandémie du COVID 19 est encourageante quant à la capacité de nos structures centrales et décentralisées à réagir aux catastrophes. Même si elle ne dit rien de la capacité d’anticipation, de mobilisation et de prévention qui resteront nécessaires pour faire face aux menaces persistantes que pose un écosystème mis à mal par des décennies de surexploitation, elle montre néanmoins une forme d’adaptation rapide à la crise. Mais la résilience des sociétés humaines sera durement mise à l’épreuve dans les mois qui viennent si cette pandémie devait être amenée à perdurer notamment à travers les impacts économiques et sociaux sur les tranches de population les plus défavorisées pouvant conduire à des crises politiques majeures.

Un appel à #sobériser, innover pour un monde durable.

Un monde durable est un monde gourmand en coopération, en entraide entre composantes d’une même société humaine, entre nations. C’est un monde qui a besoin de cette solidarité notamment au niveau européen ainsi que d’un Etat structuré et de capacités d’initiative décentralisées. Dans la situation actuelle, la force et l’urgence du but commun ont permis le développement spontané d’échanges de services gratuits, établissant autour des plus fragiles une barrière renforcée, ou soutenant ceux qui allaient au front chaque matin. Le transfert de malades entre régions et entre pays a été rendu possible par des coopérations sans précédent entre établissements de santé. L’Etat a annoncé un soutien aux entreprises, leur donnant les moyens d’interrompre leur activité. L’injonction politique entendait venir avec les ressources nécessaires à son exécution pour une grande majorité– car hélas la réalité se révèle être bien plus dure pour certains secteurs, comme notablement le BTP, le tourisme et de multiples autres acteurs de l’économie, moins visibles ou moins « vocaux ».

Pour faire face aux menaces futures, il y aura le même besoin de collectif, d’Etat et de pouvoir décentralisé, n’excluant ni l’initiative individuelle, ni les forces du marché, mais leur apportant une orientation, des incitations ainsi que des inspirations nécessaires à l’action. Au-delà des mannes maintenant ouvertes pour financer les recherches thérapeutiques et vaccinales et juguler la pandémie, d’autres formes d’innovation sont appelées à la rescousse : intelligence artificielle et logarithmique pour affiner les modèles de suivi de l’épidémie, expérimentations de traçage des individus, dont l’acceptabilité éthique et morale reste à explorer. L’innovation devra jouer son rôle dans la sortie de crise, tout comme elle doit jouer son rôle pour construire un monde plus efficace donc plus sobre, soutenu par les capacités d’optimisation phénoménales qu’apporte le digital dans le calcul, la prévision, la compréhension des phénomènes et la gestion des ressources.

Il y a aussi dans les décisions prises ces dernières semaines une forme d’innovation politique à méditer. Des Etats démocratiques ont dû arbitrer entre bien collectif et libertés individuelles. Ils risquent d’être amenés à multiplier ces arbitrages, en matière de limitation de l’empreinte carbone par exemple, pour tenir des engagements tels que ceux ambitionnés par le Green Deal européen en cours de discussion. La liberté d’expression, la proportionnalité de l’action coercitive restent des conditions, qui n’ont pas toujours été réunies dans la situation d’exception présente, à l’acceptabilité future de ce type de décisions et de leurs modalités d’application.

Innover dans les comportements individuels

Cette crise offre aussi une pause de réflexion bienvenue pour mettre en question nos modes de vie. La sobriété, à l’inverse de la contrainte du confinement, est une forme choisie d’équilibre dans la consommation de biens, d’énergie mais aussi pour chacun de sa propre force mentale. Choisir ses combats ? A minima choisir ses achats et ses activités dans un référentiel qui a changé. Vivre sous la contrainte cette situation de confinement révèle aux yeux des plus sceptiques les avantages d’un recentrage sur des modes d’interaction et une économie plus locaux. A l’échelle individuelle et pour les métiers qui le permettent – y compris notamment la télémédecine – le télétravail est pour beaucoup d’actifs la révélation de la possibilité de rythmes différents, plus efficaces et plus équilibrés.

Le confinement amène une explosion de l’usage individuel du numérique, moyen nécessaire pour permettre la continuité de certaines activités professionnelles ou personnelles. Cela génère un trop-plein aussi, dont on peut espérer qu’il soit conjoncturel, et amène en sortie de crise, une réflexion sur une accentuation de l’usage des outils numériques dans le respect d’une sobriété numérique. Des pistes de solution existent d’ores et déjà : les plateformes de streaming ont notamment décidé de réduire la haute définition, pour laisser la priorité de la bande passante à l’utile plutôt qu’à l’accessoire. Inspiration aussi pour une politique du digital raisonnée.

Et si, globalement, la suspension de cette liberté de base qu’est celle de se déplacer, est globalement acceptée, c’est parce qu’au-delà de la protection individuelle qu’elle apporte, elle est bien comprise comme un acte de responsabilité permettant de sauver la vie d’autres, plus fragiles face à la maladie. Une forme de renoncement temporaire et encadré aux libertés individuelles pour contribuer à l’effort collectif permettant de sortir de la crise.

Créer le sens de l’urgence

La situation actuelle le montre encore : on n’est jamais plus efficace et engagé que face à une menace commune incontestée. Les pratiques économiques et sociologiques établissent depuis longtemps qu’un changement profond des modes de fonctionnement sera long et aléatoire en l’absence d’une situation de grande urgence, qui déclenche l’effort et lui donne un sens. Cet effort devra être constant et maintenu dans la durée. Car l’expérience nous apprend qu’une vigilance de tout instant devrait être également de mise après la sortie de cette crise pour ne pas basculer vers un trop plein de consommation et d’excès en réaction avec l’éprouvante période de confinement.

La planète brûle aujourd’hui de la pandémie ; les autres menaces, écologiques, climatiques, démographiques, n’ont pas pour autant disparu, ni de notre quotidien, ni pour les générations futures. La construction d’une économie innovante dans la sobriété fera appel aux mêmes leviers d’imagination, de courage politique et, de la part de chacun d’entre nous, d’une pleine prise de conscience de sa propre contribution au bien commun.  

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